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« Nous n’accepterons jamais que le détroit de Bab el-Mandeb soit confisqué »

Par Abdel | 30 octobre 2026
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« Nous n’accepterons jamais que le détroit de Bab el-Mandeb soit confisqué »
ENTRETIEN EXCLUSIF. Abdoulkader Kamil Mohamed, Premier ministre de Djibouti, reçoit « Le Point » pour évoquer les conséquences de la guerre entre les rebelles yéménites houthistes et l’Arabie saoudite.

Propos recueillis par Armin Arefi, envoyé spécial à Djibouti

C’est un îlot de stabilité au cœur d’une région en crise. Situé au carrefour de l’Afrique de l’est, du Moyen-Orient et de la mer Rouge, Djibouti subit de plein fouet les conséquences de la guerre entre les houthistes et l’Arabie saoudite. Depuis la conquête le 11 septembre par les rebelles yéménites de l’intégralité de la côte occidentale du Yémen, au moins 3 836 personnes ont trouvé refuge dans ce petit pays d’1,2 million d’habitants. Avec leur dernière offensive, les houthistes ont pris de facto le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb, un étroit corridor maritime d’une centaine de kilomètres sur trente, qui sépare la Corne de l’Afrique de la péninsule Arabique.

En cas de blocage par ce groupe armé allié à la République islamique d’Iran, ce sont près de 12 % des échanges maritimes mondiaux qui se retrouveraient paralysés. Un scénario qui viendrait contrarier le développement de la dernière colonie française à avoir acquis son indépendance en 1977, qui a basé son modèle économique sur le développement de son activité portuaire. Premier ministre de Djibouti depuis le 31 mars 2013, Abdoulkader Kamil Mohamed, nommé par le président Ismaël Omar Guelleh, reçoit Le Point au sein du Palais du Peuple. Entretien.

Le Point : Comment gérez-vous cette crise à vos portes ?

Abdoulkader Kamil Mohamed : Notre géographie aurait pu faire de Djibouti un pays qui subit les crises. Or, nous avons choisi, sous l’impulsion du président de la République, d’en faire une responsabilité. Celle d’être un point de stabilité, un endroit pour dialoguer, un endroit pour la sécurité entre l’Afrique, le monde arabe et les grandes routes internationales.

C’est vrai, aujourd’hui, pour beaucoup, le Yémen est un dossier géopolitique. Pour nous, c’est d’abord un voisin. Nous ne sommes séparés que de quelques kilomètres et il y a donc une certaine proximité entre nous. Il y a aussi l’histoire. Depuis des siècles, il y a des échanges entre les deux rives. Tout cela nous rapproche. Cette crise n’est donc pas lointaine pour nous.

Quelles sont les conséquences humaines de cette crise pour Djibouti ?

Ces conséquences humaines se mesurent chaque jour. Des milliers de gens fuient cette guerre et arrivent sur nos côtes, dans cette région que l’on appelle Obock, tout le long du littoral, du détroit de Bab el-Mandeb jusqu’à Ras Bia. Nous, nous sommes en train de les regrouper, de les récupérer avec des véhicules pour les amener au centre de Markazi, à Obock, où les gens sont mieux traités, parce que là-bas, sur les rives, il n’y a personne.

On leur apporte de la stabilité, on leur donne des vivres, on les soigne dans un centre de santé. Ces gens-là ont besoin d’être soignés, parce que certains sont malades. Il y a eu deux accouchements sur place, il y a des femmes qui sont enceintes. Nous essayons de faire de notre mieux. Nous avons dépensé presque 1,7 million de dollars pour les vivres, les soins et les médicaments. Et tout cela est à la charge du pays d’accueil.

Ne craignez-vous pas qu’il y ait parmi les réfugiés des combattants houthistes ?

Non, il n’y a pas de combattants houthistes parmi les réfugiés. En revanche, il y a eu des combattants gouvernementaux yéménites. On ne les a pas placés avec les réfugiés. Ils se trouvent aujourd’hui dans un camp militaire et on leur demande quelles sont leurs motivations. On leur a donné, pour le moment, un statut légal pour séjourner sur notre sol. Mais ils ne sont pas nombreux, peut-être dix-sept. D’après nos informations, les combattants houthistes ne sont pas venus. On ne les a pas vus.

Considérez-vous cette organisation comme terroriste, à l’instar des États-Unis et de l’Arabie saoudite ?

Nous ne nous prononçons pas là-dessus. Pour la simple raison que le Yémen est d’abord notre voisin. Cette crise dure depuis déjà un certain moment. Or, voilà que certains des combattants n’ont été que récemment considérés comme des terroristes, alors que ce n’était pas le cas auparavant, parce qu’il y a eu des problèmes internes au sein des pays du Golfe. Mais nous n’entrons pas dans ces considérations.

En ce qui nous concerne, nous les considérons comme des Yéménites, même pas comme des combattants, parce que tous les Yéménites ont toujours eu des armes entre les mains. En outre, les Nations unies ne les ont pas encore considérés comme une organisation terroriste. Il n’y a donc pas de raison qu’on leur donne cette connotation.

Considérez-vous les houthistes comme le bras armé de la République islamique d’Iran, ce qui expliquerait leur dernière offensive sur le détroit de Bab el-Mandeb en septembre ?

Non, pas du tout. Au début, il n’y avait pas tous ces problèmes. Chacun restait sur ses positions. Et il y a eu des bombardements sur l’aéroport de Sanaa. Depuis ce jour, nous assistons à une escalade entre les forces gouvernementales et les forces d’Ansar Allah, que vous appelez les houthistes. Mais jusqu’à aujourd’hui, Bab el-Mandeb n’est pas uniquement entre leurs mains. En ce qui nous concerne, nous ne voulons pas entrer dans les différends entre la puissance américaine d’un côté, et la puissance iranienne de l’autre. Ce n’est pas parce qu’ils se font la guerre autour du détroit d’Ormuz qu’ils vont automatiquement se faire la guerre ici, chez nous.

Avez-vous le sentiment, à travers la reprise du conflit entre les houthistes et l’Arabie saoudite, que c’est en réalité la guerre entre les États-Unis et l’Iran qui se joue à Bab el-Mandeb, à quelques kilomètres de chez vous ?

Si vous regardez la carte, il est vrai qu’il y a, d’un côté de la région, le détroit d’Ormuz et, de l’autre, le détroit de Bab el-Mandeb. Lorsque la guerre a éclaté entre les États-Unis et l’Iran, nous nous sommes méfiés en nous disant qu’elle risquait d’avoir des répercussions sur le commerce mondial. Maintenant, alors que le conflit perdure malgré les cessez-le-feu, il est nécessaire de rappeler qu’il n’y a pas que le Yémen qui est maître du détroit de Bab el-Mandeb.

N’oubliez pas que nous avons aussi un accord de défense avec la France.

Nous aussi, à Djibouti, nous sommes un pays riverain. Nous n’accepterons jamais que ce détroit soit confisqué ou monnayé. Nous allons tout faire pour que ce détroit reste une voie de circulation maritime internationale paisible. Il faut que les bateaux puissent y passer en toute sécurité. Et nous avons mobilisé tous les moyens nécessaires dans la zone.

Quels sont ces moyens ?

Nous disposons sur place des forces djiboutiennes qui sont déjà positionnées à nos frontières maritimes : les garde-côtes et la marine. N’oubliez pas non plus que nous avons aussi un accord de défense avec la France. Au cas où nous serions débordés, nous pourrions faire jouer l’accord de défense, et les forces françaises interviendraient à nos côtés, bien sûr, pour nous appuyer. Mais pour le moment, nous faisons face à ce problème sans souci et n’avons pas de difficulté.

Le trafic maritime autour de Bab el-Mandeb a-t-il diminué depuis la dernière offensive houthiste ?

Certaines compagnies maritimes ont peur. Pourtant, celles qui ont essayé de passer ont réussi. Beaucoup de navires passent. Mais des armateurs craignent encore d’envoyer leurs bateaux et préfèrent faire le tour du cap de Bonne-Espérance. Mais pour nous, il n’y a pas de restriction.

Qu’en est-il des navires saoudiens contre lesquels les houthistes ont prononcé un embargo ?

Pour nous, ils ne sont pas bloqués non plus, et nous les considérons comme des bateaux normaux, pour lesquels le passage est libre. Parce qu’on ne veut pas entrer dans les rivalités qui peuvent exister entre les différents pays. Nous avons cette capacité de parler avec tout le monde. Et le président de la République a toujours demandé de « ne jamais laisser les rivalités des grandes puissances définir à notre place les intérêts de Djibouti ».

Maintenant, l’équilibre ne signifie pas la neutralité face aux principes. C’est la capacité à parler à tous sans dépendre de personne. Je le répète, nous voulons que le passage maritime soit libre et que les forces qui sont en face de nous connaissent notre position. Jusqu’à présent, il n’y a pas d’hostilité entre nous. Mais au cas où cela devait arriver, nous sommes prêts.

L’aide militaire annoncée par la France pour défendre l’Arabie saoudite face aux houthistes change-t-elle la posture de l’armée française à Djibouti ?

Pas du tout. Le terminal pétrolier de Yambu, que le président français Emmanuel Macron a déclaré vouloir défendre, se situe bien plus au nord, sur la mer Rouge. Il s’agit d’un accord avec les Saoudiens. En ce qui nous concerne, nous nous situons sur le détroit de Bab el-Mandeb. Si nous sollicitons l’intervention de la France, elle interviendra sur le détroit, puisque les forces françaises sont ici. Mais Yambu, c’est tout autre chose.

L’accord de défense qui lie Djibouti à la France a été renouvelé en 2024. Quel est l’intérêt pour votre pays de conserver la plus grande base française à l’étranger ?

Nous avons cet accord de défense depuis l’indépendance. Il a été renouvelé pour vingt ans. Il y a des intérêts en jeu pour les deux parties. À Djibouti, la France est présente dans une zone de stabilité et de sécurité, entourée de pays instables. Au départ, on ne parlait que de la Somalie ou de la piraterie maritime. Désormais, le Yémen est déstabilisé, sans parler de l’Érythrée, qui est un pays fermé.

Vous accueillez sur votre territoire une grande base américaine. Or, nous avons vu que les installations militaires américaines avaient été visées dans la région. N’est-ce pas une vulnérabilité ?

Nous en sommes conscients, mais pour le moment, cela ne s’est pas produit. En tout cas, pour Djibouti, il n’y a pas de problème, car nous savons que les Américains sont là pour pourchasser les shebabs en Somalie et les pirates. Il n’y a pas d’escalade militaire entre les houthistes et les Américains

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