A Djibouti, les routes de l’exil se croisent dans les deux sens
Dans le même temps, des milliers de migrants venus d’Ethiopie continuent de traverser le pays dans la direction opposée, avec l’intention de franchir à leur tour la mer Rouge pour rejoindre le Yémen, puis, espèrent-ils, l’Arabie saoudite ou d’autres pays du Golfe.
Cette circulation à contre-courant place le petit Etat de la Corne de l’Afrique au centre de plusieurs crises qui se superposent. « Djibouti est confronté à des mouvements dans les deux directions », a résumé, mardi, Alexandre Coissac, chef de mission de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans le pays, lors d’un point de presse des Nations Unies à Genève. « Des personnes fuyant le Yémen arrivent comme réfugiés, des migrants continuent de se rendre vers le Yémen et d’autres migrants reviennent ».
Depuis le 10 septembre, l’OIM a ainsi recensé plus de 20 000 mouvements de migrants entrant à Djibouti depuis l’Ethiopie. Dans l’autre sens, 539 Éthiopiens revenus du Yémen ont atteint le territoire djiboutien pendant la même période. Entre le 20 et le 30 septembre seulement, plus de 3 000 migrants bloqués ont été repérés le long des routes migratoires du pays. Déshydratation, épuisement, manque d’eau et de nourriture : ceux qui restent immobilisés dans les zones désertiques sont particulièrement vulnérables.
Une guerre qui ne tarit pas les départs
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que le Yémen, longtemps pays de transit sur la route du Golfe, connaît depuis septembre une nouvelle flambée de sa guerre civile. Après plusieurs années d’accalmie relative à la suite de la trêve négociée par l’ONU en 2022, les combats ont repris avec violence entre les rebelles houthistes, soutenus par l’Iran, et les forces du gouvernement internationalement reconnu, appuyées par l’Arabie saoudite. Les affrontements se sont notamment concentrés autour de Taëz et sur la côte de la mer Rouge, à proximité du détroit stratégique de Bab Al-Mandab.
Lundi, les forces gouvernementales y ont lancé une nouvelle offensive, soutenue par l’aviation saoudienne, pour reprendre plusieurs positions aux houthistes. Selon l’ONU, la dernière escalade a désormais déplacé près de 174 000 personnes à l’intérieur du Yémen.
Pourtant, le danger ne suffit pas à interrompre la migration dans l’autre sens. La « route de l’Est », qui relie la Corne de l’Afrique au Yémen puis aux Etats du Golfe, demeure l’un des corridors migratoires les plus fréquentés et les plus dangereux au monde. Au premier trimestre 2026, l’OIM avait déjà enregistré 152 700 mouvements sur cet axe, en hausse de 8 % sur un an. L’agence onusienne anticipait le maintien de flux importants, alimentés notamment par les difficultés économiques, l’insécurité alimentaire, l’endettement des ménages et le manque de perspectives dans les pays de départ.
Le plus frappant, selon Alexandre Coissac, est que nombre des migrants rencontrés par l’OIM semblent mal mesurer l’ampleur de la dégradation au Yémen. « Ils entendent dire qu’il y a un conflit au Yémen, mais n’ont pas les détails de ce qui se passe actuellement dans le pays », a-t-il expliqué. L’agence tente de les informer du fait que des Yéménites empruntent précisément en sens inverse la mer qu’ils s’apprêtent à traverser. Mais, selon le responsable, leur détermination reste intacte, d’autant plus que leur destination finale n’est pas le Yémen, mais le Golfe.
Des itinéraires toujours plus difficiles à suivre
Ceux qui poursuivent leur route s’exposent pourtant à une succession de dangers. En 2025, 922 morts ou disparitions avaient été recensés sur la route de l’Est, presque deux fois plus qu’en 2024, ce qui en avait fait l’année la plus meurtrière enregistrée par l’OIM depuis le lancement de son dispositif de suivi en 2014. Au seul premier trimestre 2026, 94 nouveaux morts ou disparus avaient été signalés, dont 61 à Djibouti.
L’OIM distribue eau et nourriture aux personnes qu’elle parvient à atteindre et accueille dans ses centres de transit celles qui demandent une aide au retour volontaire. Mais elle fait état de besoins croissants en soins médicaux et en services de protection, ainsi qu’en kits d’hygiène destinés notamment aux femmes et aux filles.
A ces besoins s’ajoutent désormais ceux des réfugiés arrivant du Yémen. A la mi-septembre, les Nations Unies avertissaient déjà que les nouvelles arrivées risquaient de dépasser les capacités d’accueil du pays. La plupart débarquent autour d’Obock, où les infrastructures et les communautés locales sont elles-mêmes sous pression.
Les autorités djiboutiennes ont jusqu’ici « réagi rapidement », a souligné M. Coissac. Mais, dans un pays d’un peu plus d’un million d’habitants, l’équation se complique à mesure que les traversées se poursuivent. Sur les deux rives de la mer Rouge, les trajectoires se répondent désormais avec une ironie tragique. Certains risquent leur vie pour quitter une guerre que d’autres sont encore prêts à traverser afin d’atteindre, plus loin, la promesse d’une vie meilleure.
Source : #ONU
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